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14 janvier 2006     dernière mise à jour : 13 octobre 2014     Emma     7 messages etour rubrique Les dossiers Robinsons


Ode à la vente des vents

Emma nous fait le plaisir de nous conter quatre années de sa vie dans sa cabane, je n’en dit pas plus : Clap !

Lorsque j’ai vu la photo de cette cabane sur le petit écran d’ordinateur du marchand de bien, j’ ai su, d’emblée, qu’elle était taillée pour moi. Ou moi pour elle. On ne voyait pourtant qu’un morceau de toit brun émergeant à grand peine d’un fouillis de pins, et une foison d’herbe tout autour.

cabane sous la neige

La route serpente depuis le village de Vauchassis jusqu’aux premières collines dans les bois communaux. Cachée par une haie de hêtres la petite maison est invisible. Elle surveille du haut de sa colline les bois et les champs environnants. Il faut grimper à pied un court chemin bien pentu, entre une rangée de pommiers sauvages et un bois de pins plantés de main d’homme et ravagés par la tempête récente. La cabane est perchée là, sous une clairière, dans un silence absolu. Juste le cercle calme d’une buse au-dessus d’elle. Depuis la galerie couverte, je vois s’étendre le paysage. Silence. Un pommier enlace un jeune chêne juste devant moi, étend ses branches en fleurs au milieu des glands. En contrebas, une sorte de pin tordu me semble venir d’une estampe japonaise. Voilà. J’ai dit « Je prends » et la buse a ponctué d’un long cri aigu. Sourire.

J’ai vécu là quatre ans. La cabane est petite, juste une pièce en fait, et une galerie au sud. Il n’y a pas d’électricité, et pas d’eau. Je sors tout juste d’une grande longère traditionnelle de l’Aube, et dois donc me séparer de mes meubles, de mes ustensiles électriques inutiles (frigo, cafetière, aspirateur) avec une joie non dissimulée. Je m’installe comme une ermite, dans le minimum vital que je cherche depuis si longtemps. De quoi a t-on réellement besoin, au juste ? Le tout fait le bonheur des amis…et me redonne ma liberté et ma simplicité. Je garde mes livres. Je suis tout de même bibliothécaire…ça ne trompe pas. J’aime pouvoir les ouvrir au petit bonheur, là sur la galerie au soleil. Et lire des passages à voix haute aux mésanges. Je monte un mur entier d’étagères réservées aux livres. Pour le reste, une série de coussins en angle, un poêle, une table basse, une gazinière et des bassines pour la vaisselle, un matelas dans le recoin chambre. Et voilà. Je reviens d’une marche à Compostelle, et j’en ai conservé le plaisir de ce que j’appelle le strict nécessaire. Cela m’est non seulement suffisant, mais je dirais même que pour certaines choses, cela s’apparente déjà à du superflu.

Chaque soir, j’attends avec plaisir le moment parfait où tombe le jour pour céder la place aux étoiles. Je n’allume jamais les bougies avant ce moment. Je reste assise des heures dehors, à regarder tomber la nuit. C’est un luxe : j’ai du temps. J’ai le temps de voir passer le temps. Il m’arrivera souvent en été de dormir dehors sur la galerie. Encore un luxe. La lumière des bougies est chaude, solaire presque. Et je suis toujours surprise chez mes amis lorsqu’ils allument leurs lampes, si agressives. J’ai perdu l’habitude. A un point tel que quatre ans plus tard, dans ma maison acquise en hiver, tous les soirs pendant une bonne quinzaine de jours, je chercherai à tâtons les allumettes sans penser une seule seconde qu’il me suffit de poser le doigt sur un bouton…

A la cabane, j’ai un grand réservoir à eau en grès, qui me tient l’eau au frais même au plus fort de l’été. Je prends mes douches entre trois grands pins odorants, une toile tendue entre eux, avec un efficace système de camping en plastique noir. Il n’y a rien de plus merveilleux que de prendre une douche dehors au soleil entre les pins. Encore un luxe…

Je redécouvre le passage des saisons, avec une telle douceur, une telle perfection. Elles passent avec leurs odeurs, leurs nouvelles couleurs, leurs lumières particulières…je ré-apprends à savoir lire l’arrivée des orages, à quel instant précis l’hiver n’est plus qu’un pantin de neige qui se bat encore avec la présence du printemps…Je découvre le goût fabuleux d’énormes pommes d’octobre que m’offre un pommier couché par la tempête de 1999.

Chaque instant est un haïku offert au présent. Certaines nuits, les fleurs du merisier sont plus lumineuses que les étoiles.

J’ai quelques hôtes réguliers, qui ont fini par accepter ma présence silencieuse : un renard, qui vient chaque soir à heure fixe. Un lièvre qui traverse le haut du terrain. Un grand pic noir dont le cri plaintif m’a tant surpris le premier jour. Et les buses bien entendu. En saison, dès la tombée de la nuit, je suis au centre du brame des cerfs. Des chevreuils viennent brouter dans la clairière, et émettent de courts jappements de chiens si je fais un geste. Des sangliers encore, qui farfouillent bruyamment sous les chênes. Les mésanges sont mélomanes, à la cabane. Elles restent perchées près de la galerie, sur le jeune pommier, cessant toute activité dès que je mets le Salve Regina de Vivaldi chanté par Gérard Lesne. (Oui, j’ai conservé la radio. Avec des piles…)

De ma chambre, je vois le pin à trois branches. Il est planté là, seul à avoir résisté à la tempête de ce côté du terrain, comme le maître incontesté des lieux. De l’intérieur de la cabane, j’entends vivre la nature : le bois laisse filtrer nettement les sons du dehors. Oiseaux, pluie, grêle, vent dans les feuilles, chute des pommes de pins sur le toit…tout est musique. Je suis dedans et dehors en un même mouvement. Mes nuits sont bercées de nature. Ce silence bruissant de vie me manque tellement dans les maisons !

Avec le temps je m’organise : petit potager bien paillé pour éviter le manque d’eau, plantation de simples et de fleurs sauvages, un rosier buisson à minuscules fleurs blanches, un sumac de Virginie aux feuilles couleur de flammes en automne…Après le travail, je coupe tranquillement les bois tombés au sol pour dégager peu à peu un espace d’herbe. Je vois que la forêt reprend ses droits, et des centaines de jeunes pousses de hêtres, chênes, alisiers, pins sortent du sol, à travers le chaos des arbres déracinés en 1999. Dans quelques années, qui se souviendra encore de cela ? La forêt ? Certainement pas…

Je reste sereine devant l’incrédulité des collègues et personnes qui ne me connaissent pas bien. Que leur dire ? Ce mode de vie n’est pas une preuve en soi, je n’ai rien à leur prouver. J’ai choisi là ce qui correspond au plus profond de moi. Il faut savoir dire « De quoi voulez-vous que j’ai peur ? » en souriant, expliquer que non, ce n’est pas un mode de vie que l’on peut prôner pour tout le monde, que c’est exclusivement une plongée personnelle dans l’harmonie entre la nature et moi. Ou même ne rien dire du tout. Car ici tout y est mesuré à l’aune du silence et du rythme. Et des souvenirs d’enfance, dans un chalet du haut Tyrol autrichien.

Quatre années. J’ai laissé en cadeau à mon pin quelques larmes dans ses trois bras, le jour de mon départ. Ailleurs je démarre un projet de maison paille et bois bioclimatique, nouvelle aventure, nouvelles découvertes de ce que peut-être l’harmonie avec un lieu de vie et un autre engagement envers les êtres humains. Mais je n’oublie pas…il est fort probable qu’un jour, de nouveau, l’ermite en moi pointe son nez et me demande instamment : va vivre dans la cabane…

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Messages

  • Merci pour ce sublime récit, il m’a transporté, tout là- haut, dans cette petite cabane.

  • Génial, un joli rêve de vie qui s’est concrétisé... J’ai le même :)

  • Comme je te comprend et t’envie qu’il est bon de se retrouver en osmose avec notre belle nature, j’ai pus plus ou moins toucher cette vie là en ayant vécus dans mon camion que j’aimais perdre au fond des bois et foret bien sur seul loin des gens et "civilisation" un certain temps bien sur car une solitude trop prolongé n’est je pense pas bénéfique à trop long terme (pou moi), mais permet de se retrouver et ressourcer ,un grand luxe et besoin pour certaine personne. Cette solitude choisi me manque, suite à un accident con qui à entrainé la perte de mon camion je me retrouve contraint à revivre en ville (facilité pour le travail) pour je l’ espère pouvoir mieux repartir verra pas là suite mais quel période compliqué et difficile, une sédentarisation contrainte et forcé par le manque d’argent qui noirci notre système dure réalité quant on à pus toucher du doigt un semblant de liberté. Belle histoire qu’est la tienne je mis retrouve beaucoup et je te remercie dans avoir fait par ,ça rassure de voir que tous projet peu au final ètre réaliser suffit juste de vraiment le vouloir et de si accrocher je te souhait bien du courage et une belle continuation à toi je finirai par une petit citation de notre amis Schopenhauer bien que je n’ai pas la prétention de me considérer pour un "homme d’esprit"
    En espérant avoir réellement écrit pour une personne et pas un simple site ou blog internet en tous cas bonne continuation à toi.

    Dje en mal de ville

    Résumé : Aphorismes sur la sagesse dans la vie
    La solitude offre à l’homme d’esprit un double avantage : le premier, d’être avec soi-même, et le second de n’être pas avec les autres.
    On appréciera hautement ce dernier si l’on réfléchit à tout ce que le commerce du monde apporte avec soi de contrainte, de peine et même de dangers. " Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls ", a dit La Bruyère. La sociabilité appartient aux penchants dangereux et pernicieux, car elle nous met en contact avec des êtres qui en grande majorité sont moralement mauvais et intellectuellement bornés ou détraqués. L’homme insociable est celui qui n’a pas besoin de tous ces gens-là. Avoir suffisamment en soi pour pouvoir se passer de société est déjà un grand bonheur, par là même que presque tous nos maux dérivent de la société, et que la tranquillité d’esprit qui, après la santé, forme l’élément le plus essentiel de notre bonheur, y est mise en péril et ne peut exister sans de longs moments de solitude.

  • Merci Dje, un chouette commentaire.

    Emma, qui est un pseudo a vécu ainsi. Elle nous avait contacté dans le cadre de la vente des "vents". Une petite annonce dans nos colonnes. Elle partait sur la Normandie, si mes souvenirs sont bons. Et nous avions retrouvé sa trace dans la région de Nantes ou elle exerçait et exerce peut être toujours dans les thérapies douces. NDLR.

  • Merci Emma d’avoir écrit ce texte qui nous remue tous , car tu as touché en nous

    ce qui nous motive de vivre de cette façon ! La vérité est là : vivre en harmonie avec nous même , seuls et pourtant

    dans une contemplation qui touche au Divin . C’est un immense privilège de pouvoir accéder à ce rêve qui nous vient de

    l’enfance ou parfois d’un mal être de vivre dans cette société qui tourne , tourne sans cesse afin d’étourdir le monde .

    Je crois qu’il faut aller au bout de ses rêves , aller à contre courant et réaliser son bonheur !

    Je souhaite à tous ceux qui veulent expérimenter cette vie de réussir leur projet et de ne pas abandonner devant tant

    de détracteurs.

    Merci EMMA pour ce si joli texte et pour cette vérité , je suis en parfaite harmonie avec ta pensée .

    Victoria

  • " presque tous nos maux dérivent de la société "

    Possible mais pour l’espèce sociale que nous sommes, tous les bienfaits aussi. A commencer par la raison, vite perdue par l’individu privé de relation à ses congénères (Robinson Crusoé est un mythe).

    Pour aussi bien vivre ses temps de solitude peu de doute que Emma soit riche de forts liens avec quelques uns et de paix avec tous.

    Alors à qui imagine la coupure de tous liens sociaux salvatrice... gaffe !

    Cela étant à chacun ses besoins de contacts à autrui et de retrait. L’important n’est que de les et se connaître. Non ?

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